LETTRE DE BALTHAZAR (51)

de Lisbonne à Rabat

du Samedi 21 Juin au Dimanche 29 Juin 2014

Samedi matin 28 Juin par 36°48’N et 8°30’W, mer à peine ridée, grand ciel bleu, Balthazar s’éloigne au moteur, grand voile haute mais génois roulé, de Lagos que nous venons de quitter il y a un peu plus de deux heures, cap sur l’embouchure de l’oued Bouregreg qui sépare Rabat de sa voisine Salé. Au loin la côte de l’Algarve s’estompe progressivement dans une ligne bleutée.

Les fichiers gribs de la NOAA reçus hier soir nous annoncent des vents portants faibles à modérés qui contournent en les laissant sur leur droite une dorsale prolongeant comme un promontoire vers le cap St Vincent, en direction du NE, les hautes pressions anticycloniques.

Profitant de ce calme j’explique et décris à l’équipage la procédure d’évacuation du bateau au cas où une fortune de mer la rendrait nécessaire. Je déroule ma check list en 17 points avec explications de l’utilisation de la balise de détresse satellite, du téléphone portable Iridium également par satellite, la procédure d’appel du Cross Corsen avec le N° préenregistré, l’utilisation de la VHF portable pour passer l’appel Mayday, le largage et le gonflage de l’annexe de survie, l’embarquement du grabsac disposé dans un coqueron à côté d’elle et contenant un kit d’urgence (fusées, fluorescéine, rations d’eau et d’aliments de survie…), la longue liste d’embarquement dans des sacs étanches disposés dans chaque cabine des impedimenta nécessaires….Sauf cas exceptionnels où il y a le feu à bord ou une voie d’eau monstre que les cloisons étanches situées à l’avant (collision frontale) ou à l’arrière (arrachage d’un safran) de Balthazar ne tiennent pas sous contrôle on a quand même normalement le temps de se préparer pour cette aventure spéciale….

Mais revenons en arrière là où je vous ai quitté Samedi matin 21 Juin à la Doca de Alcantara, située au pied du quartier de Bairro Alto de Lisbonne.

Pour les marins une première visite à Belem s’impose, celle du Museu da Marinha, l’un des plus beaux musées maritimes du monde. Le cadre majestueux d’abord : il se trouve dans l’aile Ouest du magnifique monastère des Hiéronymites (mosteiro dos Jerònimos), miraculeusement épargné par le terrible séisme de 1755 qui dévasta Lisbonne. Depuis le jardin de la Praça de Imperio la vue sur le monument est magnifique. Quand Vasco de Gama vint prier ici à la veille de son expédition de 1496, il n’y avait qu’une petite chapelle. Au retour du grand explorateur, le roi Manuel décida de construire à cet endroit, avec l’argent des nouveaux comptoirs, Gao notamment, un symbole de la nouvelle puissance du royaume. Le cloître des Jerònimos est un chef d’œuvre de l’art manuélin. A l’Ouest l’élégante tour de Belem monte la garde, emblème des liens entre le Portugal et son empire maritime de l’époque ; au bord du Tage, juste derrière le jardin de la Praça de Imperio se dresse le Padrào dos Descobrimentos érigé sous Salazar à l’occasion du 500ième anniversaire de la mort du grand Henri le Navigateur, maître d’œuvre des expéditions maritimes portugaises découvrant par la mer l’Afrique, les Indes et la Chine. L’infant s’avance à la proue de ce navire de pierre stylisé, suivi d’hommes illustres (certains esprits espiègles l’ont baptisé « ne poussez pas » tant Henri le Navigateur serré de près par ses suivants semble prêt à tomber dans le Tage).

Dans le musée de superbes maquettes des caravelles des grands explorateurs dominent une exposition de documents historiques, de peintures des comptoirs d’Inde et d’Asie, d’habits de l’époque, de maquettes de voiliers et navires du XVième siècle à nos jours.

A Lisboa on sacrifie en particulier à deux rites. Le premier est la ginja. Cette agréable liqueur de cerises (elle contient des cerises entières) a été introduite pour la première fois dans un minuscule estaminet devenu monument national donnant sur la petite place qui jouxte la praça da Figueira, dans la Baixa (la ville basse). J’y conduis tout droit l’équipage qui peut admirer les azulejos tapissant ses murs ainsi que la citerne qui constitue le mur du fond et dont un homme particulièrement brun soutire le précieux breuvage. Elle se boit au comptoir ou sur la petite place devant cette petite boutique ouverte sur l’extérieur, place où un monument rappelle l’horrible massacre de Juifs qui s’y est perpétré au XVième siécle. Il nous rappelle, avec le palais de la toute puissante Inquisition qui se dressait sur la praça voisine Don Pedro IV (premier souverain du Brésil sous le nom de Pedro Ier de 1826 à 1828) où des autodafés avaient lieu régulièrement, à quels égarements peuvent conduire les religions lorsqu’elles sombrent dans l’intégrisme et le massacre au nom de Dieu.

L’autre rite est bien entendu le culte du fado. Nous y sacrifions dans un restaurant du quartier de Lapa après que notre taxi ait escaladé des rues très raides. Je pense à Mimiche qui ne pouvait s’empêcher de pouffer de rire lorsque la voix du ou de la fadiste s’étranglait d’émotion et de mélancolie en évoquant l’amour du pays natal exprimé par le marin, le soldat ou le colon qui s’en était éloigné dans un exil forcé. Saudade, saudade, quand tu nous prends….Quant à moi sa plainte patiente et stoïque n’est pas pour me déplaire, bien que je sois beaucoup plus sensible au cri dramatique, voire violent, ainsi qu’au rythme entraînant des claques des mains ou des pieds ou des castagnettes, du flamenco de l’Andalousie voisine, ou au chant plus gai et plus profond du Cap vert issu du fado amené par les portugais mais mâtiné de la gaîté et du rythme des africains. Les mornas ou les coladeras de Mindelo sont de très très jolies musiques, illustrées notamment par la regrettée Cesaria Evora, la chanteuse aux pieds nus des cafés de Mindelo.

On ne sa lasse pas à Lisbonne de flâner dans les rues étroites,sinueuses et raides des différents quartiers bien différents et pleins de charme, perchés sur leurs collines escarpées respectives, Bairo Alto, Alfama, Graça, Lapa ou blottis entre les collines comme Baixa ou Belem au bord du Tage. Un tour dans un délicieux tramway d’avant guerre, à voiture unique, équipé d’une corde courant au plafond pour sonner le conducteur (à Marseille on appelait celui-ci le Wattman), permet de parcourir ces ruas et praças en économisant les mollets. Ils réussissent à escalader des pentes incroyables et à négocier en bringue ballant des virages particulièrement serrés grâce à leurs deux essieux fixes mais très rapprochés.

La marina se trouve à une station de la sorte de RER qui relie le long du Tage Cascaìs au centre de Lisbonne, l’imposante praça do Comércio. C’est donc notre point de départ de nos itinérances à travers la Baixa, la ville basse. Celle-ci entièrement anéantie lors du terrible tremblement de terre de 1755 fut reconstruite au cours de la seconde moitié du XVIIIième siècle par le fameux marquis de Pombal suivant une grande expérience urbanistique qui laissa pantois d’admiration l’Europe des Lumières. Une sorte de voie royale piétonnière, la rua Augusta, au sol fait de petits pavés portugais décrivant des motifs noirs et blancs, constitue son axe principal. Elle relie la grande praça Don Pedro IV (le Rossio) à la praça do Comércio sur laquelle elle débouche sous un arc de triomphe baroque. Elle se termine par un grand escalier à colonnes descendant au Tage symbolisant ainsi le lien fort qui unit Lisbonne à son fleuve et à son empire maritime d’alors.

Cela ne vous étonnera pas donc que nous nous dirigions par notre RER une nouvelle fois sur cette praça do Comércio où un écran géant très lumineux et de puissants hauts parleurs ont été installés, avec des bancs et une pelouse verte qui nous permettent d’assister en plein air par un temps magnifique au dernier match des bleus face à l’Equateur, match se soldant par un résultat nul 0 /0. L’excellent goal équatorien s’est tellement battu face au bombardement des bleus, dans une tension extrême de l’équipe d’en face car l’Equateur jouait sa dernière chance de qualification, qu’il fut pris de crampes très douloureuses à la fin du match, problème classique des joueurs de terrain, mais exceptionnel pour un goal qui ne court que très peu.

Ainsi nous n’avons pas vu passer les quatre jours d’attente de Michel Glavany qui nous rejoint le 25 pour prendre la relève de Philippe. Il nous amène entre autres un émerillon du gennaker, pour remplacer celui du bord bloqué et indégrippable, mais aussi une nouvelle carte SIM pour me connecter à Internet par la constellation de satellites Iridium. N’ayant pas utilisé ma liaison Iridium depuis plus d’une année ma carte précédente avait été en effet désactivée par le gestionnaire du réseau. Mon opérateur n’avait rien trouvé de mieux en m’envoyant la nouvelle carte nécessaire pour réactiver la liaison de m’envoyer une carte SIM non compatible du logiciel de messagerie SkyFile pourtant la référence pour le système Iridium.

Résultat : en testant cette carte entre le Crouesty et l’île d’Yeu je m’aperçois que j’ai bien la liaison voix mais pas la liaison data/Internet ! J’aurais mieux fait de la tester pendant la petite croisière du pont de l’Ascension.

Deuxième nouvelle carte en place : la liaison Internet est enfin rétablie et nous voilà reconnectés aux parents, amis, fournisseurs, médecins de l’hôpital Purpan à Toulouse 24h/24 en cas d’urgence, aux sauveteurs éventuels et, plus prosaïquement aux fichiers Gribs météo. La lettre de Balthazar peut partir dans l’espace à la rencontre de ces satellites messagers.

Le Jeudi 26 Juin nous larguons les amarres et descendons au jusant le Tage en route pour Lagos. A la prochaine fois, Lisbonne car tu es une de mes escales favorites.

Superbe étape (135 milles) de largue par grand beau temps. Nous virons le Cap St Vincent , extrémité SW du Portugal et point le plus à l’Ouest de l’Europe, de nuit par un vent qui a fraîchi. Balthazar file à plus de 9 nœuds attiré par le puissant (son optique est une des quatre plus lourdes au monde) phare de ce cap mythique. Quelques milles plus loin nous doublons toujours à vive allure le cap Sagres signalé par un feu isophase rouge. C’est sur cette pointe sauvage et ventée qu’Henri le Navigateur avait installé un château et une sorte d’école de la marine marchande pour former les explorateurs qu’ils envoyait par delà les mers à la découverte de l’Afrique, de l’Inde, de la Chine, du Brésil…Nous avions avec Marines mouillé dans l’anse abritée de Baleeira puis escaladé par un raide sentier la falaise escarpée de ce cap Sagres pour aller nous recueillir et rêver dans ce haut lieu où se préparait, avec les meilleurs savants, géographes et marins de l’époque ces explorations prodigieuses, puis la desserte régulière des comptoirs commerciaux. La mer s’aplatit car nous sommes maintenant sous le vent de la côte de l’Algarve. A 4 heures du matin nous tournons les amarres dans la marina de Lagos après avoir embouqué entre deux épis le long chenal qui franchit les dunes et y conduit, sous la défense d’un vieux fort bien conservé et garni à ses angles de jolies échauguettes.

Les amarres nous les tournons en fait aux taquets d’un voilier allemand car il n’y a plus de place au ponton d’attente séparé de la marina par une passerelle piétonnière abaissée la nuit. Son skipper râle que nous l’ayions réveillé. Je lui réplique fermement, car il m’agace, que s’il s’était mieux amarré au ponton nous aurions eu la place d’accoster, mais lui rappelant surtout que c’est une courtoisie traditionnelle offerte par tous les marins du monde et qui ne se refuse pas, sauf par les marins d’opérette, à ceux qui arrivent pour se mettre à couple si c’est nécessaire. Horriblement vexé il rentre se coucher dans sa niche en maugréant en allemand.

Après un complément de sommeil nous découvrons devant nous, sur l’autre rive une petite ville coquette et vivante, port de pêche et station balnéaire égayée de palmiers qui lui donne un parfum africain. Ville très ancienne elle eut d’ailleurs le seul marché aux esclaves en Europe, tout au moins officiellement. Elle connut son heure de gloire au XVième siècle. La plupart des expéditions africaines partaient en effet de son port, sorte de base avancée vers le Sud, commandées par les officiers formés au cap Sagres voisin. Gil Eanes notamment, qui a donné son nom à une jolie petite place, partit de là pour franchir le premier le cap Bojador ouvrant la route de l’Afrique, cap au voisinage duquel les portugais fondèrent la belle ville fortifiée de Mogador (rebaptisée Essaouira par les Marocains).

Vers 14h, bien dégagé de la côte de l’Algarve la bonne brise annoncée de NW rentre et Balthazar file au largue tribord amure, tout dessus, à 8 nœuds puis 9 nœuds quand elle fraîchit, poussé par un courant favorable de près d’un nœud.

Nous sommes maintenant à la latitude de Gibraltar et des cohortes de gigantesques porte conteneurs nous croisent dans les deux sens. Que c’est facile maintenant de gérer ces croisements de route avec l’AIS qui nous annonce alors qu’ils sont encore invisibles derrière l’horizon, l’arrivée de ces monstres courant 23 nœuds, en les positionnant exactement sur la cartographie avec leurs nom, caractéristisques, vitesse, route sur le fond et donnant l’indication précieuse de la distance du point le plus rapproché de la rencontre et du délai dans lequel se fera cette rencontre. Quand ce CPA (Closest Point of Approach) est inférieur à un mille il faut se préparer à manœuvrer pour être certain de le passer dans son sillage et non pas comme un lapin devant les phares d’une voiture rapide.

La température de la mer est montée à 21°C alors qu’elle était encore à 17° à Peniche, et la température du bateau suit. A ranger les duvets, à nous les couvertures fines type avion pour la nuit ; les shorts ont remplacé les pantalons et les Tshirts sont de sortie.

Après une révision par le capitaine de son antisèche (l’excellent guide des étoiles du Capitaine de vaisseau Sizaire), leçon d’identification des étoiles qui scintillent dans la magnifique voûte céleste. La nuit noire, la lune inscrite aux abonnés absents, dans ce ciel pur, sec et sans pollution nocturne nous offrent des conditions parfaites pour cette observation. Le seul problème est que la visibilité est si bonne que l’incroyable fourmillement d’étoiles rend du coup plus délicat la désignation des étoiles principales noyées dans ce concert lumineux.

Dimanche 29 Juin 10h20 par 34°31’N 7°23’W, une mélopée arabe envahit le cockpit. Voilà, la marche lente mais régulière du voilier nous a fait changer de monde en un peu plus de 24h. Anne-Marie sait bien que j’apprécie ces mélopées plaintives et gutturales ; sur les longues autoroutes il m’arrive d’échanger la monotonie de la conduite pour cette monotonie rythmée d’un autre type ; ma regrettée belle mère que j’aimais beaucoup, même si nous échangions de temps en temps quelques piques, m’avait dit un jour que j’avais probablement du sang arabe. Peut-être qu’elle avait raison ; il faudrait demander à Balthazar DALLEST, mon ancêtre qui sillonnait la Méditerranée du temps de Louis XIV et des pirates, en commandant puis armant des voiliers faisant le commerce entre Marseille et les Echelles du Levant (comptoirs commerciaux du Moyen Orient).

Le capitaine gagne la double quand il crie Terre d’Afrique à une quinzaine de milles de la côte. Le vent est tombé près de la côte et nous terminons cette très belle étape au moteur.

A l’approche la haute tour Hassan constitue un amer remarquable.

« Ahlan oua salane moubarak ! » Les pêcheurs dans leurs jolies barques bleues nous accueillent en nous criant « heureuse bienvenue ! » en passant les digues protégeant l’embouchure de l’Oued Bouregrene. A tribord, coté Rabat, un puissant fort très ancien défend la Kasbah des Oudayas. A bâbord les minarets nombreux se dressent dans les vieux quartiers de Salé. Une petite vedette de la marina vient nous souhaiter aussi la bienvenue et nous guide pour remonter l’Oued jusqu’avant le grand pont Hassan II qui relie les deux rives. Premier jour du Ramadan, les muezzins s’activent à appeler leurs ouailles à la prière d’Allah.

Nous voilà en terre d’Islam, dans ce Maroc accueillant dont nous allons profiter quelques jours.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Michel (Glavany).